lundi 1 janvier 2018

Quelle métropole du Grand Paris ?

Pour votre magazine, Anthony Arciero, Conseiller départemental en charge du Grand Paris auprès le Présidente, a dialogué avec Edouard Dequeker, Ingénieur de recherche à la Chaire d’Economie urbaine de l’ESSEC, dont les analyses vous aident à mesurer les enjeux et les conséquences de l’organisation territoriale sur le quotidien des Valdoisiens.

Pourquoi y a-t-il débat autour de la métropole du Grand Paris ?

Anthony Arciero : La question de la métropole est venue s’insérer dans le Grand Paris dont les projets avaient été lancés en 2009. Mais alors que ceux-ci étaient porteurs d’un avenir ambitieux pour les Franciliens, la métropole n’est qu’une complication organisationnelle, une intercommunalité monstrueuse : 131 communes, Paris, toute la Petite Couronne (92,93 et 94) et 7 communes de la Grande Couronne dont Argenteuil pour le Val d’Oise.

Edouard Dequeker : Le découpage territorial de la métropole est aberrant : elle finit au nord en mordant sur une piste de Roissy ! Son périmètre actuel, c’est le degré zéro de la pensée territoriale. La métropole promue à l’origine par Claude Bartolone avait d’abord un objectif politique : construire une institution sur-mesure permettant en particulier à son futur Président (lui) de capter la richesse fiscale des Hauts-de-Seine. Cette cuisine électoraliste s’est finalement retournée contre ses concepteurs avec les élections municipales de 2014.

Si l’on veut penser une organisation territoriale en cohérence avec le fonctionnement démographique et économique de la région parisienne, acceptons l’idée que pour un territoire exceptionnel il faut un dispositif exceptionnel. La région parisienne, c’est 1/5e de la population et 1/3 du PIB du pays. Elle ne peut relever que d’une organisation spécifique ; et donc certainement pas de l’application d’un « modèle lyonnais ».

Le Grand Paris se construit à l’échelle des métropoles mondiales ; la comparaison avec le Grand Londres est-elle pertinente ?

E. D. : Elle permet je pense de comprendre beaucoup de choses. Les deux régions n’ont pas le même modèle ; Londres a un moteur de croissance majoritairement exogène, c‘est-à-dire fondé sur l’attraction de ressources extérieures, fortement dépendant de l’immigration internationale et de la souplesse de ses réglementations (marché du travail, mobilités des capitaux et de la main-d’œuvre etc.). C’est pour cela que les milieux économiques londoniens sont à ce point mobilisés contre le Brexit et cherchent à en minimiser la forme voire à négocier de futures mesures dérogatoires pour la capitale anglaise.

Dans un contexte de croissance démographique et d’emplois plus morose qu’Outre-Manche, la Région parisienne, au contraire, présente un moteur de croissance plus endogène, c’est-à-dire qui repose sur une capacité à croître par innovation technologique et gains de productivité. Elle dépend également moins de l’immigration internationale que son homologue anglaise. Alors que Londres est très spécialisée dans les services aux entreprises à haute valeur ajoutée, en particulier financiers, ce qui génère de très importants effets d’entraînements, la Région parisienne semble davantage fonctionner sur une logique de fertilisation industries-services sur quelques secteurs technologiques de pointe (industrie pharmaceutique, énergie, nanotechnologies, cosmétique, aéronautique, etc.), même si on y retrouve aussi, à des degrés de spécialisation moindres, les même services à haute valeur ajoutée qu’à Londres. Sans oublier la production agricole qui fait d’elle la première région agricole de France ; c’est une autre spécificité à l’échelle des grandes villes mondiales.

Cette comparaison permet de mettre en perspective les atouts et faiblesses parisiens, et en particulier de comprendre que c’est bien à l’échelle de la Région Ile-de-France que s’exprime et fonctionne cette diversité sectorielle et ce moteur endogène de croissance.

E. D. : Partons pour une fois du fonctionnement économique et démographique du territoire pour en esquisser son organisation, plutôt que de plaquer un système institutionnel de manière aveugle. L’« aire urbaine » de Paris, c’est-à-dire l’espace dans lequel s’organise l’essentiel des déplacements domicile-travail des actifs occupés, incarne bien davantage la réalité « fonctionnelle » du territoire que l’agglomération morphologique – la continuité du bâti. C’est un espace de plus de 12 millions d’habitants qui épouse assez bien le périmètre administratif de la Région, et le dépasse même en particulier au nord vers l’Oise. Outre le moteur de croissance endogène et la diversité sectorielle que j’évoquais, ces mobilités renforcent la pertinence de l’échelle régionale. Par ailleurs, en se concentrant sur la zone dense de l’agglomération, à 7 millions d’habitants environ, la Métropole du Grand Paris entend capter la rente fiscale créée par cet ensemble plus large et romprait donc la solidarité économique avec les territoires de grande couronne qui contribuent pourtant via ces migrations quotidiennes pendulaires à créer cette valeur ajoutée.

La Région serait le bon périmètre pour la métropole

E. D. : Oui, je plaide pour que le périmètre stratégique soit celui de la Région. Mais à mon sens l’institution doit également évoluer dans son fonctionnement interne et devenir davantage une échelle de coordination des strates inférieures. Une des questions qui se pose ensuite de savoir si, entre les communes qui demeurent les échelons de proximité bien identifiés par les habitants et cette structure stratégique, l’échelon intermédiaire le plus pertinent est celui des départements ; ou plutôt de futures grandes intercommunalités ; ou bien un mélange des deux. C’est un point central pour penser une Métropole régionale stratégique en termes de gouvernance interne (nombre d’élus, répartition des pouvoirs etc.).

Il convient cependant de noter que les Départements franciliens (hors Paris) ont la spécificité d’avoir un poids démographique relativement similaire, entre un million et million et demi d’habitants. Et ils ont donc une taille critique suffisante pour intervenir à la fois en appui des communes et en même temps assez de distance pour se coordonner à un échelon régional.

A. A. : Marie-Christine Cavecchi, Présidente du Val d’Oise, et les présidents des autres Départements – Essonne, Hauts de Seine, Seine et Marne, Yvelines – ont envoyé aux maires une lettre commune qui détaille notre position. Ils écrivent notamment : « Nous souhaitons que la future métropole soit constituée en fusionnant la Métropole du Grand Paris actuelle avec la Région Ile-de-France. Si le Grand-Paris a besoin d’une collectivité stratège, il n’en a certainement pas besoin de deux. La coexistence entre la région et la métropole, quel que soit son territoire, créerait inévitablement une concurrence et un risque de contradiction. Au contraire, en fusionnant, comme nous le proposons, Région et MGP, on supprime un échelon de collectivité, diminue le nombre d’élus et l’on assoit le développement métropolitain sur une administration existante, gage d’économie et de rapidité d’exécution. »

La question est moins celle des compétences de chaque niveau que celle de leur articulation ?

E. D. : Effectivement, il ne s’agit pas forcément d’augmenter les compétences de la Région que de lui donner un rôle stratégique et une articulation avec des échelons intermédiaires. Par exemple, pourquoi ne pas transférer les lycées à un échelon plus proche du terrain. Sur 10 400 agents de la Région, 8 500 environ sont des agents techniques des lycées. On pourrait tout à fait, en tout cas en région parisienne, les transférer à des structures intermédiaires plus locales qui auraient tout à fait les compétences techniques de gérer cette compétence. Cela permettrait de recentrer la région sur ses fonctions stratégiques.

Quant à l’idée de transférer la gestion des collèges à la Région…Il faut arrêter de penser qu’en éloignant la prise de décision du terrain on en améliorera la pertinence et on renforcera l’efficacité des politiques publiques ; c’est à contre-courant du mouvement actuel mondial de toutes les grandes organisations publiques comme privées !

A. A. : J’ajouterai une autre articulation à laquelle veiller, c’est celle des élus avec les administrations. La technocratie ne doit pas prendre le pas sur les décisions politiques, sous réserve qu’elles soient éclairées par des avis d’experts comme nous sommes en train de le faire. Mais si les élus n’ont plus les responsabilités, ne nous étonnons pas de la faiblesse de la participation électorale.
Il y a un autre niveau de l’organisation territoriale qui me pose question, c’est celui de l’intercommunalité. Elle s’interpose et souvent s’ajoute aux relations entre les élus départementaux et les maires et les élus locaux, ce qui alourdit notre travail.

Enfin et surtout on a imposé aux communes des intercommunalités qui n’ont pas produit les économies fiscales et la maîtrise des effectifs attendues. Au contraire.

E. D. : Il est vrai que l’intercommunalité est aujourd’hui chronophage dans bien des cas pour les élus locaux que j’ai croisés. Je pense qu’il faut ici rappeler que la commune reste la structure de proximité par excellence avec les citoyens, et qu’elle est sans doute l’un des échelons les plus économiques en termes de gestion (n’oublions pas que beaucoup de Maires en France sont des bénévoles). L’éclatement communal est en soi un faux problème ; tout dépend des compétences et des pouvoirs que l’on donne à l’échelon communal sur tel ou tel territoire. Bien évidemment il y a des enjeux qui doivent se gérer à un niveau supérieur (les services urbains par exemple pour des questions de mutualisations et d’économies d’échelle). Je pense que les citoyens le comprennent tout à fait dès lors que la commune reste la porte d’entrée et qu’elle est bien connecté à l’échelon en question : en termes d’information, de participation à la prise de décision etc.

Ne réussissant pas à faire du regroupement de communes (ou n’ayant pas encore la volonté politique de le faire), nous avons donc construit l’intercommunalité, que nous avons « forcé » ces dernières années. Je n’ai pas de position arrêtée et surtout systématique d’un territoire à l’autre sur l’échelon intercommunal. En région parisienne, où l’intercommunalité ne se justifiait pas toujours (en raison par exemple de la présence historique de grands syndicats intercommunaux), je pense qu’effectivement l’un des ratés a été de ne pas assez contrôler les embauches supplémentaires en doublons. J’ai beaucoup vu de cas où l’on a commencé dans la nouvelle intercommunalité par recruter des fonctionnaires voulant imposer la légitimité de leur échelon aux élus communaux…et ces derniers en réaction recruter des fonctionnaires communaux pour combattre ceux de l’intercommunalité, pendant que l’intercommunalité refusait de recruter ces mêmes fonctionnaires communaux dont elle pouvait questionner la loyauté…J’ai beaucoup vu ce schéma à l’œuvre.

A l’échelle locale, c’est donc sans doute l’intercommunalité qui peut expliquer des surcoûts hors économies d’échelle ou amélioration du service public rendu. Mais c’est très dur à vérifier. Ceci étant dit, rappelons simplement que ce n’est pas comme on l’entend souvent l’organisation territoriale de la France qui « plombe » sa dette publique. Et pour cause : la « règle d’or » s’est toujours appliquée aux collectivités territoriales.

Les lignes de transports sont importantes pour l’organisation de nos territoires ; or le projet de ligne 17 (Saint-Denis / Roissy) serait menacé.

E. D. : Si le projet du Grand Paris Express est sans doute difficilement finançable dans son ensemble et au calendrier présenté, il serait catastrophique de sacrifier la ligne 17. En particulier si l’argument est celui du Charles-de-Gaulle Express, projet privé qui assurerait un trajet direct entre Paris Gare de l’Est et Roissy CDG, mais à 25 euros environ ! Comparer ces deux lignes, c’est réduire la ligne 17 à la desserte de Roissy pour Paris, et donc rester dans la logique séculaire où la ville-centre concentre toutes les richesses et repousse les équipements servants dans ses banlieues. La ligne 17 peut fortement contribuer à désenclaver les territoires qu’elle traverse et enfin de rompre avec cette logique centre-périphérie. Le Président de la République a sans doute là une bonne occasion de montrer s’il est le « président des riches » ou le « président des pauvres ».

S’il faut choisir, je pense que la ligne 17 est même plus intéressante socialement mais aussi économiquement que la ligne 18.

A. A. : Les deux lignes ne sont pas incompatibles ; l’une, la ligne 17 doit servir aux habitants du secteur, aux employés de la plateforme, la seconde concernera les touristes qui arrivent à Roissy et veulent gagner Paris comme c’est le cas dans tous les grands aéroports internationaux. Mais à un tarif qui découragera toute utilisation quotidienne. La première ligne est évidemment la priorité. Les Valdoisiens manquent d’accès à la plateforme aéroportuaire ; ils n’y représentent que 15 ou 16 % des employés. C’est pourquoi Arnaud Bazin, comme sénateur, a fait voter en novembre un amendement contre le prêt d’1,7 milliard d’euros par l’Etat pour la seconde ligne. L’Etat ne peut pas d’un côté menacer des projets publics pour des raisons budgétaires et trouver des milliards pour des projets privés identiques.

Anthony Arciero, aux côtés des usagers qui attendent la réalisation de la ligne 17.

Quel impact pour l’est du Val d’Oise ?

A. A. : Compte tenu de la situation criante des villes au regard du chômage, la réalisation de la ligne 17 est une question de justice sociale avec tous les projets économiques qu’elle conditionne ou permet. En outre, depuis plusieurs années, tous les Franciliens payent une taxe finançant les chantiers du Grand Paris, aussi bien le Parisien que le Valdoisien. La ligne 17 est la seule pour le Val d’Oise. Le Parisien dispose de métros et de bus partout et en permanence, alors que le Survillois que je suis a un RER toutes les demi-heures, pour le même prix. C’est l’illustration exacte de ce que vous décrivez avec pertinence comme une certaine conception du rapport du centre à la périphérie.

Et c’est un argument supplémentaire pour comprendre qu’il faut examiner toutes les affaires qui concernent l’Ile-de-France au niveau – et à ce niveau uniquement – de la Région Ile-de-France.

E. D. : Compte-tenu du développement actuel considérable du secteur de Saint-Denis-Pleyel et des réserves foncières dont dispose l’aéroport de Roissy-CDG (contrairement par exemple à Heathrow), le corridor aéroportuaire est appelé à se développer dans les prochaines décennies. Mais cet ensemble se caractérise par une dichotomie extrêmement forte entre actifs et emplois – ceux qui y travaillent ne sont pas ceux qui y habitent. Il y a donc un vrai enjeu de mise en adéquation entre offre et demande locales de travail (en termes de desserte, de formation professionnelle etc.). Par ces différents investissements qui irriguent et irrigueront ce territoire, nous avons une chance de résorber une partie des inégalités socio-territoriales de la région parisienne. Politiquement, nous n’avons pas le droit de la rater.

Mais ceci pose évidemment une question de gouvernance interne à cette zone du Grand Roissy – la plateforme aéroportuaire et son aire d’influence. C’était déjà compliqué avant que la Métropole du Grand Paris ne vienne couper ce territoire en deux…A l’intersection de trois départements, le cas de Roissy illustre la nécessité d’un échelon supérieur de coordination stratégique ; et pour moi, la réflexion peut inclure l’intégration de l’Oise. Aujourd’hui Beauvais et Compiègne sont bien plus sous influence économique de la Région parisienne et en particulier de Roissy que du reste des Hauts-de-France.

Edouard Dequeker

Enseignant et chercheur, il a étudié à l’ENS de Cachan, à l’Université d’Oxford et à l’ESSEC. Ses thèmes de recherche portent sur la géographie économique, l’économie et la gouvernance urbaines, ainsi que la sociologie des entreprises.

Il intervient en particulier à la Chaire d’Economie urbaine de l’ESSEC sur le Grand Paris et ses enjeux économiques et institutionnels. Il est également en charge d’un enseignement sur l’Economie des services urbains pour le Master Management Urbain et Immobilier.

Sa thèse, en cours au CSO de Sciences Po Paris, porte sur « Paris et Londres : trajectoires de croissance et gouvernances métropolitaines (1990-2015) ».

Source : http://www.valdoise.fr/actualite/613/373-quelle-metropole-du-grand-paris-.htm